| Milosz | Table/Index | Théâtre | Miguel Mañara |
|
|
|
JUAN DE VALDÉS LEAL (1622-1690) |
||
|
MIGUEL MAÑARA (Premier Tableau)
|
|
Château de Don Jaime
dans la campagne de Séville.
Festin dans une salle brillamment éclairée. La plupart des convives sont déjà pris de vin. Don Jaime, un vieil homme gros et court, à figure bestiale, est debout sur une chaise et réprimande, d’une voix rauque, échansons et valets. DON JAIME Par les saintes blessures! Je crois qu’on laisse mourir de soif don Miguel Vicentelo de Leca, chevalier de Calatrava, mon hôte! A Dieu ne plaise que je vous contraigne, maroufles à face de Carême, à vous gaver de viande noire ou de graisse jaune, ou à vous noyer dans le vin. Nous sommes, — si Notre-Seigneur Bacchus ne m’égare, — dans la plus sainte saison de l’année, entre le Mercredi des Cendres et Pâques fleuries. Ainsi donc, marauds, de par tous les diables, jeûnez, jusqu’à ce que le jeûne catholique vous perce la peau de ses longues dents cariées qui sont vos propres os de fils de chiennes; mais, par Mahom! j’entends que le service soit fait comme en temps ordinaire de ripaille et de beuverie; sinon, je vous envoie jeûner jusques au dernier jour dans l’antichambre de Monseigneur l’archevêque, saint homme archi avaricieux. Holà, du vin, du vin! ou bien, morbleu, je jure et sacre à vous faire damner tous.
On apporte le vin.
Et que si la très sainte Inquisition se présente à nos portes, la main à l’épée, rustres, la main à l’épée et la mèche au canon, corbleu! car... DON MIGUEL
Maudit braillard
sieds-toi et cesse de faire le rodomont. DON JAIME Ah, scélérat, viens sur mon cœur! Que je t’embrasse à pleine bouche et à grand bruit. Tu es notre maître à nous tous! Certes, ce que tu dis là est vrai. Que sommes-nous, nous autres friponneaux, au regard de toi, que dis-je! au regard de ton ombre! Toi, tu es vraiment ce que j’appelle un scélérat! Est-il beau cette nuit! Ellénor, Blanca, Lorença, et toi, Inésile, et toi, là-bas, Cinthia, et vous toutes! mais regardez-le donc! Avez-vous jamais, chiennes, contemplé front plus noble, bouche plus belle, oeil plus brûlant? Et cette blonde de Venise, ce jabot, corbleu! ce roi des jabots! Et cette épée, et cet habit! Dis-moi, mon fils, combien as-tu de duchesses sur la conscience? PLUSIEURS VOIX C’est cela! C’est cela! Combien de duchesses assises? Combien de duchesses à tabouret? DON MIGUEL Six. DON JAIME De marquises huppées? DON MIGUEL Sept, huit ou neuf, si le seigneur Eros ne m’égare. DON JAIME De filles nobles et de donzelles du tiers? DON MIGUEL Entre soixante et cent, si j’ai bonne mémoire. Il en manque à ma liste. DON JAIME Et de catins? DON MIGUEL J’en sais une qui m’aima d’amour vrai et qui mourut de désespoir non feint.
Court silence.
Et qui mourut, Messieurs, presque dans le même temps que soeur Madeleine de la Compassion, ravie, par mes soins, à Jésus. TOUS Gloire à Mañara, gloire à Mañara, au plus bas des enfers!
Tumulte de
rires, de cris, cliquetis d’argent et de verre.
DON MIGUEL
Je vois avec plaisir,
Messieurs, que vous me voulez tous du bien, et je
suis fort touché de ce vœu que vous faites, d’un cœur
si grand, de voir
ma chair et mon esprit brûler d’une flamme nouvelle
ailleurs, bien loin
d’ici. Je vous jure sur mon honneur et sur la tête de
l’évêque de Rome que
votre enfer n’existe pas; qu’il n’a jamais
brûlé ailleurs que dans la tête
d’un Messie fou ou d’un mauvais moine. Mais nous savons
qu’il est, dans
l’espace vide de Dieu, des mondes illuminés d’une
joie plus chaude que la
nôtre, des terres inexplorées et très belles, et
loin, bien loin de celle-ci
où nous sommes. Faites donc choix, je vous prie, d’une de
ces lointaines et
charmeuses planètes et m’y envoyez, cette nuit même
par la porte vorace du
tombeau. Car le temps est long; car le temps est terriblement long,
Messieurs, et je suis las étrangement de la chienne de vie que
voilà. Ne
point gagner Dieu, c’est vétille, à coup sûr,
mais perdre Satan c’est
douleur grande et ennui vaste, par ma foi. DON ALPHONSE Il prêche, par ma foi fort bien, notre savantissime docteur de Belzébuth. Quel geste, quelle voix, quel feu! mais il ne conclut point. Et voyez comme ce négateur endurci nous dépeint avec feu un paradis nouveau! Je veux savoir, par toutes les cornes de l’enfer, ce qu’il attend de nous et de soi-même. Que ferons-nous? Que feras-tu, mon fils? DON MIGUEL Vous vous moquerez, je pense, de Dieu, tout comme devant, et Mañara se moquera de vous, tout comme devant, Messieurs. DON FERNAND
A voix basse, penché
vers Don Miguel.
Si tu me vois ici
malgré mes cheveux blancs, Miguel, c’est que depuis
longtemps j’ai l’oeil sur toi. Je fus l’ami de ton
père, don Tomaso de Leca,
j’ai connu ta mère, dame Girolama Anfriano. Ta mère
était une sainte femme.
Ton père était un vaillant gentilhomme fidèle
à son Dieu et à son Roi. Il
est mort dans mes bras. Regarde-moi, Miguel. Vois, je ne baisse pas les
yeux,
et ma peau n’est pas plus blanche parce que je te dis ce que
j’ai à te dire: tu es un lâche et un félon. DON MIGUEL Etes-vous ivre ou fou, don Fernand, ou bien las de la vie? DON FERNAND
Tu sais que j’ai
vieilli dans les combats très saints et que je ne me
séparerai jamais de mon épée, pas même dans la
mort. J’ai eu quatre chevaux
tués sous moi; et je parle au Roi face à face et sans me
découvrir. Je
pourrais te tirer l’oreille, coquin; je me contente cependant de
répéter:
ni es un lâche et un félon. Quiconque fait souffrir les
femmes et les
trahit est un lâche et un félon. Et quiconque convoite la
femme de son
prochain est un vil scélérat. Et quiconque ravit à
la dernière des gotons
de village le saint trésor de sa virginité, puis
l’abandonne à la honte, au
désespoir, quiconque fait cela est un chien et doit mourir de la
mort d’un
chien. Tu n’es pas gentilhomme, Miguel, tu es un chien. Ton blason
est une
chose à clouer au-dessus d’une porte de mauvais lieu.
Est-ce ma faute si la
senteur de ta poudre et de ton fard m’est une odeur de chien? Dis,
don
Miguel, chevalier de Calatrava, est-ce ma faute? Si ton père
vivait, je te
cracherais au visage; mais voilà, ton père est mort. Il
n’est pas là pour
défendre l’honneur de son sang; et ta mère
n’est plus là pour essuyer la
joue de son enfant et pour le consoler dans ses bras.
Il cache son visage dans
ses
mains. Assez long silence.
Ecoute-moi, Miguel. Tu
es jeune. Tu as trente ans. Et tu es riche d’une
raison mauvaise, mais puissante. Trente ans! Je ne sais pas si je dois
rire ou pleurer! Trente ans! C’est comme l’odeur des
blés, c’est comme le
sourire de la nuit à la fenêtre où doit
apparaître un visage doucement
éclairé par le cœur d’une rose.
Court silence. Il
considère la main de Don Miguel.
C’est une noble main. Les doigts sont fins, les veines sont bleues et bleues de ce bleu qu’on ne rencontre plus que rarement. Et tu ressembles à ton père.
Long silence.
Ecoute-moi, Miguel. Il est à Séville, notre bonne vieille cité, une maison modeste et très ancienne, non loin de l’église de la Caridad. La maison appartient à un très vieux seigneur. Ton père l’a connu. Moi, je suis son ami d’enfance. Carillo de Mendoza est son nom. Il est malade et veuf depuis quatre ou cinq ans.
Court silence.
Ce Carillo de Mendoza, mon cher enfant, n’a, pour le consoler de sa longue souffrance, qu’une fille. Le nom de cette fille, enfant unique, est Girolama. C’est le nom de ta mère, Miguel. Le nom de cette fille est donc Girolama Carillo de Mendoza. C’est une noble fille. Et c’est une fille très douce et très sage et très belle. Et elle est à peine sortie de l’enfance. Tu as trente ans, Miguel. Hélas! si j’avais trente ans! Mais tu es le fils de mon ami et je te pardonne tes trente ans. Tu ne vas jamais à l’église, scélérat? Tu iras à la messe dimanche prochain, Miguel. Nous nous rencontrerons là, si tu veux. Viens, viens, mon enfant. C’est à l’église de la Caridad.
Don Fernand sort. Silence.
La plupart des convives ont quitté la salle du festin. Quelques uns se sont endormis dans les fauteuils ou sous la table. Des lumignons agonisent: on sent que l’aube approche. Une Ombre écarte un rideau et apparait à Don Miguel. L’OMBRE
Heureux l’homme
dont le cœur est comme la pierre du tombeau sous la neige
et dont l’espérance est comme le nom d’un père
gravé dans la pierre du
tombeau. DON MIGUEL Esprit, qui es-tu? L’OMBRE Je suis l’ombre de ta vie passée.
(Subséquement Mañara, à l’ensor de son
homologue historique,
à travers de l’amour de la Femme, repent, répudie sa vie antérieure, se retire dans le Couvent de la Caridad à Séville, fait des miracles et atteint, finalement, l’Amour divin.) |
| Milosz | Table/Index | Théâtre | Miguel Mañara |
|
|