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Caridad

JUAN DE VALDÉS LEAL (1622-1690)
D. Miguel Mañara, leyendo la regla de la Caridad, 1681
Hermandad de la Santa Caridad, Sevilla.

 

MIGUEL MAÑARA

(Premier Tableau)

 

Château de Don Jaime dans la campagne de Séville.
Festin dans une salle brillamment éclairée.
La plupart des convives sont déjà pris de vin.
Don Jaime, un vieil homme gros et court,
à figure bestiale, est debout sur une chaise
et réprimande, d’une voix rauque, échansons et valets.

DON JAIME

        Par les saintes blessures! Je crois qu’on laisse mourir de soif don Miguel Vicentelo de Leca, chevalier de Calatrava, mon hôte! A Dieu ne plaise que je vous contraigne, maroufles à face de Carême, à vous gaver de viande noire ou de graisse jaune, ou à vous noyer dans le vin. Nous sommes, — si Notre-Seigneur Bacchus ne m’égare, — dans la plus sainte saison de l’année, entre le Mercredi des Cendres et Pâques fleuries. Ainsi donc, marauds, de par tous les diables, jeûnez, jusqu’à ce que le jeûne catholique vous perce la peau de ses longues dents cariées qui sont vos propres os de fils de chiennes; mais, par Mahom! j’entends que le service soit fait comme en temps ordinaire de ripaille et de beuverie; sinon, je vous envoie jeûner jusques au dernier jour dans l’antichambre de Monseigneur l’archevêque, saint homme archi avaricieux. Holà, du vin, du vin! ou bien, morbleu, je jure et sacre à vous faire damner tous.

On apporte le vin.

        Et que si la très sainte Inquisition se présente à nos portes, la main à l’épée, rustres, la main à l’épée et la mèche au canon, corbleu! car...

DON MIGUEL

        Maudit braillard sieds-toi et cesse de faire le rodomont.
        Qui ne connaît ici ton antienne de fou! Cela se croit ennemi de Christ et n’oserait, par ma foi jurée! faire violence, un Vendredi Saint, à une goton surprise dans le chemin obscur qui conduit de l’office à la cave.

DON JAIME

        Ah, scélérat, viens sur mon cœur! Que je t’embrasse à pleine bouche et à grand bruit. Tu es notre maître à nous tous! Certes, ce que tu dis là est vrai. Que sommes-nous, nous autres friponneaux, au regard de toi, que dis-je! au regard de ton ombre! Toi, tu es vraiment ce que j’appelle un scélérat! Est-il beau cette nuit! Ellénor, Blanca, Lorença, et toi, Inésile, et toi, là-bas, Cinthia, et vous toutes! mais regardez-le donc! Avez-vous jamais, chiennes, contemplé front plus noble, bouche plus belle, oeil plus brûlant? Et cette blonde de Venise, ce jabot, corbleu! ce roi des jabots! Et cette épée, et cet habit! Dis-moi, mon fils, combien as-tu de duchesses sur la conscience?

PLUSIEURS VOIX

        C’est cela! C’est cela! Combien de duchesses assises? Combien de duchesses à tabouret?

DON MIGUEL

        Six.

DON JAIME

        De marquises huppées?

DON MIGUEL

        Sept, huit ou neuf, si le seigneur Eros ne m’égare.

DON JAIME

        De filles nobles et de donzelles du tiers?

DON MIGUEL

        Entre soixante et cent, si j’ai bonne mémoire. Il en manque à ma liste.

DON JAIME

        Et de catins?

DON MIGUEL

        J’en sais une qui m’aima d’amour vrai et qui mourut de désespoir non feint.

Court silence.

        Et qui mourut, Messieurs, presque dans le même temps que soeur Madeleine de la Compassion, ravie, par mes soins, à Jésus.

TOUS

        Gloire à Mañara, gloire à Mañara, au plus bas des enfers!

Tumulte de rires, de cris, cliquetis d’argent et de verre.

DON MIGUEL

        Je vois avec plaisir, Messieurs, que vous me voulez tous du bien, et je suis fort touché de ce vœu que vous faites, d’un cœur si grand, de voir ma chair et mon esprit brûler d’une flamme nouvelle ailleurs, bien loin d’ici. Je vous jure sur mon honneur et sur la tête de l’évêque de Rome que votre enfer n’existe pas; qu’il n’a jamais brûlé ailleurs que dans la tête d’un Messie fou ou d’un mauvais moine. Mais nous savons qu’il est, dans l’espace vide de Dieu, des mondes illuminés d’une joie plus chaude que la nôtre, des terres inexplorées et très belles, et loin, bien loin de celle-ci où nous sommes. Faites donc choix, je vous prie, d’une de ces lointaines et charmeuses planètes et m’y envoyez, cette nuit même par la porte vorace du tombeau. Car le temps est long; car le temps est terriblement long, Messieurs, et je suis las étrangement de la chienne de vie que voilà. Ne point gagner Dieu, c’est vétille, à coup sûr, mais perdre Satan c’est douleur grande et ennui vaste, par ma foi.
        J’ai traîné l’Amour dans le plaisir, et dans la boue, et dans la mort; je fus traître, blasphémateur, bourreau; j’ai accompli tout cela que peut entreprendre un pauvre diable d’homme et voyez! j’ai perdu Satan. Satan s’est retiré de moi. Je mange l’herbe amère du rocher de l’ennui. J’ai besogné Vénus avec rage puis avec malice et dégoût. Aujourd’hui je lui tordrais le cou en bâillant. Et ce n’est point la vanité qui parle par ma bouche. Je ne me pose pas en bourreau insensible. J’ai souffert, j’ai beaucoup souffert. L’angoisse m’a fait signe, la jalousie m’a parlé bas, la pitié m’a pris à la gorge. Même ce furent là les moins menteurs de mes plaisirs.
        Eh quoi! mon aveu vous surprend; j’entends des rires. Sachez donc qu’il n’a jamais commis l’action vraiment détestable celui-là qui n’a pas pleuré sur sa victime. Certes, dans ma jeunesse, j’ai recherché tout comme vous la misérable joie, l’étrangère inquiète qui vous donne sa vie et ne dit pas son nom. Toutefois le désir me vint très tôt de poursuivre cela que vous ne connaîtrez jamais: l’amour immense, ténébreux et doux. Plus d’une fois je l’ai cru tenir: ce n’était qu’un fantôme de flamme. Je l’étreignais, je lui jurais une tendresse d’éternité, il me brûlait la bouche et m’emplissait de ma propre cendre la tête, et, lorsque je rouvrais les yeux, le jour hideux de la solitude était là, le jour si long, si long de la solitude était là, avec un pauvre cœur dans ses mains, un très pauvre doux cœur léger comme le passereau d’hiver. Et un soir la luxure aux yeux vils, au front bas, s’assit sur ma couche et me contempla en silence, comme on regarde les morts.
        Une beauté nouvelle, une douleur nouvelle, un nouveau bien dont on se lasse vite, afin de mieux goûter le vin d’un mal nouveau, une nouvelle vie, un infini de vies nouvelles, voilà ce qu’il me faut, Messieurs: ceci tout simplement, et rien de plus.
        Ah! comment le combler, ce gouffre de la vie? Que faire?
        Car le désir est toujours là, plus fort, plus fou que jamais. C’est comme un incendie de la mer soufflant sa flamme au plus profond du noir néant universel!
        C’est un désir d’embrasser les possibilités infinies!
        Ah! Messieurs! que faisons-nous ici? Que gagnons-nous ici?
        Hélas! que cette vie est courte pour la science! et quant aux armes, ce pauvre monde n’aurait pas de quoi nourrir les sombres appétits d’un maître tel que moi; et quant aux bonnes oeuvres, vous savez quels chiens rogneux, quelle puante vermine de nuit sont les hommes; et vous savez sans doute aussi qu’un Roi est pauvre chose quand Dieu s’en est allé.

DON ALPHONSE

        Il prêche, par ma foi fort bien, notre savantissime docteur de Belzébuth. Quel geste, quelle voix, quel feu! mais il ne conclut point. Et voyez comme ce négateur endurci nous dépeint avec feu un paradis nouveau! Je veux savoir, par toutes les cornes de l’enfer, ce qu’il attend de nous et de soi-même. Que ferons-nous? Que feras-tu, mon fils?

DON MIGUEL

        Vous vous moquerez, je pense, de Dieu, tout comme devant, et Mañara se moquera de vous, tout comme devant, Messieurs.

DON FERNAND

A voix basse, penché vers Don Miguel.

        Si tu me vois ici malgré mes cheveux blancs, Miguel, c’est que depuis longtemps j’ai l’oeil sur toi. Je fus l’ami de ton père, don Tomaso de Leca, j’ai connu ta mère, dame Girolama Anfriano. Ta mère était une sainte femme. Ton père était un vaillant gentilhomme fidèle à son Dieu et à son Roi. Il est mort dans mes bras. Regarde-moi, Miguel. Vois, je ne baisse pas les yeux, et ma peau n’est pas plus blanche parce que je te dis ce que j’ai à te dire: tu es un lâche et un félon.

DON MIGUEL

        Etes-vous ivre ou fou, don Fernand, ou bien las de la vie?

DON FERNAND

        Tu sais que j’ai vieilli dans les combats très saints et que je ne me séparerai jamais de mon épée, pas même dans la mort. J’ai eu quatre chevaux tués sous moi; et je parle au Roi face à face et sans me découvrir. Je pourrais te tirer l’oreille, coquin; je me contente cependant de répéter: ni es un lâche et un félon. Quiconque fait souffrir les femmes et les trahit est un lâche et un félon. Et quiconque convoite la femme de son prochain est un vil scélérat. Et quiconque ravit à la dernière des gotons de village le saint trésor de sa virginité, puis l’abandonne à la honte, au désespoir, quiconque fait cela est un chien et doit mourir de la mort d’un chien. Tu n’es pas gentilhomme, Miguel, tu es un chien. Ton blason est une chose à clouer au-dessus d’une porte de mauvais lieu. Est-ce ma faute si la senteur de ta poudre et de ton fard m’est une odeur de chien? Dis, don Miguel, chevalier de Calatrava, est-ce ma faute? Si ton père vivait, je te cracherais au visage; mais voilà, ton père est mort. Il n’est pas là pour défendre l’honneur de son sang; et ta mère n’est plus là pour essuyer la joue de son enfant et pour le consoler dans ses bras.
        Quoi! c’est donc cela, c’est donc cela, la chevalerie d’aujourd’hui!
        Mais un juif dans la puanteur de son ghetto, un juif fidèle à son épouse et tendre à ses petits est mille fois plus gentilhomme que toi! Pour qui donc nous sommes-nous battus, puissances du Ciel! Pour qui donc avons-nous versé notre sang, Seigneur! Pour qui donc a-t-il sacrifié sa vie, notre Roi, lui qui n’a même pas aimé selon son cœur, lui qui a pâli et jauni avant l’âge dans la poudre des parchemins d’Etat! Hélas!

Il cache son visage dans ses mains. Assez long silence.

        Ecoute-moi, Miguel. Tu es jeune. Tu as trente ans. Et tu es riche d’une raison mauvaise, mais puissante. Trente ans! Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer! Trente ans! C’est comme l’odeur des blés, c’est comme le sourire de la nuit à la fenêtre où doit apparaître un visage doucement éclairé par le cœur d’une rose.
        Miguel! mon fils! mon enfant! Je suis un vieux fou! Je t’ai parlé comme un vieil imbécile! J’ai été injuste. J’aimais, moi aussi, les filles quand j’étais jeune. Je ne les séduisais pas, je ne m’en moquais pas, je ne les abandonnais pas, mais je les aimais, je les convoitais. J’ai été jeune, Miguel. Pardonne. Pardonne au vieux soldat brutal. Je ne suis pas un homme de Cour, je n’entends rien au beau langage. Dame! on a eu la vie dure! Il ne faut pas m’en vouloir. Il faut me pardonner. Tu es beau, Miguel; tu as le front haut, les yeux fiers. Donne-moi la main. Allons, ne boude pas. Donne-moi la main.

Court silence. Il considère la main de Don Miguel.

        C’est une noble main. Les doigts sont fins, les veines sont bleues et bleues de ce bleu qu’on ne rencontre plus que rarement. Et tu ressembles à ton père.

Long silence.

        Ecoute-moi, Miguel. Il est à Séville, notre bonne vieille cité, une maison modeste et très ancienne, non loin de l’église de la Caridad. La maison appartient à un très vieux seigneur. Ton père l’a connu. Moi, je suis son ami d’enfance. Carillo de Mendoza est son nom. Il est malade et veuf depuis quatre ou cinq ans.

Court silence.

        Ce Carillo de Mendoza, mon cher enfant, n’a, pour le consoler de sa longue souffrance, qu’une fille. Le nom de cette fille, enfant unique, est Girolama. C’est le nom de ta mère, Miguel. Le nom de cette fille est donc Girolama Carillo de Mendoza. C’est une noble fille. Et c’est une fille très douce et très sage et très belle. Et elle est à peine sortie de l’enfance. Tu as trente ans, Miguel. Hélas! si j’avais trente ans! Mais tu es le fils de mon ami et je te pardonne tes trente ans. Tu ne vas jamais à l’église, scélérat? Tu iras à la messe dimanche prochain, Miguel. Nous nous rencontrerons là, si tu veux. Viens, viens, mon enfant. C’est à l’église de la Caridad.

Don Fernand sort. Silence.
La plupart des convives ont quitté la salle du festin.
Quelques uns se sont endormis dans les fauteuils ou sous la table.
Des lumignons agonisent: on sent que l’aube approche.
Une Ombre écarte un rideau et apparait à Don Miguel.

L’OMBRE

        Heureux l’homme dont le cœur est comme la pierre du tombeau sous la neige et dont l’espérance est comme le nom d’un père gravé dans la pierre du tombeau.
        Heureux l’homme dont le ventre est comme le lieu où l’on plante la croix et dont le sang est comme l’épouvante des muets.
        Heureux l’homme maudit par sa mère aveugle. Elle lève le bâton sous la lune. Le cœur du silence est déchiré.
        Heureux l’homme dont les larmes sont la pluie des tombeaux ruinés et dont la peau est le bruit du serpent dans les feuilles.
        Heureux l’homme dont le fils naît de la luxure de l’ennemi! Son enfant le suit dans le silence de la neige, en se cachant derrière les arbres et la froide lune regarde.
        Mais malheur, malheur à l’homme conscient qui préfère, aveugle à la beauté de Dieu, le vide de l’ennui aux tourments de la passion et les tourments de la passion au vide de l’ennui!

DON MIGUEL

        Esprit, qui es-tu?

L’OMBRE

        Je suis l’ombre de ta vie passée.

(Subséquement Mañara, à l’ensor de son homologue historique,
à travers de l’amour de la Femme, repent, répudie sa vie antérieure,
se retire dans le Couvent de la Caridad à Séville, fait des miracles
et atteint, finalement, l’Amour divin.)
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URL : http://planeta.clix.pt/milosz/miguel_f.html   ©1999 H. Gouveia   Last update:  1999/10/16